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Bonnes feuilles

1-Progrès de la science

L’homme a avancé dans le domaine des sciences, des découvertes et des inventions de façon toute à fait spectaculaire, jusqu’à avoir emprise sur les forces de la nature qu’il a mis à son service, mais il a perdu son âme, sa sécurité et sa quiétude, la paix de sa conscience et le plaisir de savourer les fruits de ses efforts. Il a également perdu le goût de vivre avec sa famille, perdu l’entente spirituelle avec ses amis et ses proches. Il possède la voiture, le réfrigérateur, la machine à laver, le téléviseur, une fortune, et plus encore ; mais son esprit est troublé, son cœur inquiet, et son âme angoissée ; il a perdu le goût de la vie, le plaisir d’acquérir et de posséder et de gagner sa vie. Si l’homme avait progressé spirituellement et moralement au dixième de son progrès scientifique et industriel, il aurait trouvé dans ce progrès bonheur et paix de l’âme.

Professeur Mohamed Salah Seddik, L’ISLAM éthique et principes.

2-La chute de la djellaba

Alors qu'elle se préparait à aller dormir, la femme de Nasreddine entendit du vacarme dans l'escalier.
Elle appela son mari:
-Que se passe-t-il en bas?
-Rien, rien, répondit-il en gémissant, c'est ma djellaba qui vient de tomber dans l'escalier.
-C'est drôle qu'elle fasse autant de bruit, quand même!
-C'est que, malheureusement, j'étais dedans!

Jihad Darwiche, Sagesses et malices de Nasreddine, le fou qui était sage, Editions Albin Michel (2000).

3-Yasmina Khadra à propos de la nouvelle

"La nouvelle, pour ceux qui s'essayent à la littérature, c'est la meilleure des performance qu'on puisse réaliser. On ne peut pas s'attaquer à un roman si on n'a pas la souveraineté du texte, si on n'a pas une vraie discipline, une vraie autorité sur ses personnages. La nouvelle c'est un petit roman, une histoire avec des personnages, cela permet d'être très proche du texte: on se corrige, on se peaufine et on ne s'égare pas. Quand on est dans la fugacité de quelque chose, on est interpellé violemment, on n'est pas dans la plénitude, une sorte d'euphorie qui déforme un peu les repères qui sont autour de nous. Pour moi, la nouvelle représente le meilleur apprentissage pour un écrivain. On ne parle pas des miennes parce qu'elles ne sont tout simplement pas extraordinaires. Ce sont des nouvelles assez modestes. De manière générale, il y a un appauvrissement littéraire un peu partout dans le monde car la poésie qui, à une époque était l'octave supérieure de la littérature, est devenue une production assez végétative. La nouvelle est en train de vivre la même régression qu'a connue la poésie et c'est dommage. Pour ma part, j'ai toujours été fasciné par la nouvelle et l'écrivain que j'aime le plus au monde c'est bien Gogol. Il m'a séduit par ses nouvelles. Je trouvais qu'il avait une autorité sur n'importe quel mot qu'il utilisait. Au fond, peut-être que le monde a changé et le métabolisme intellectuel aussi? J'espère que la nouvelle retrouvera un jour sa dimension véritable. "

4-L'enfant noir

En Afrique, dans les années 1930.

J'ai fréquenté très tôt l'école. Je commençais par aller à l'école coranique, puis, un peu plus tard, j'entrai à l'école française. J'ignorais alors tout à fait que j'allais y demeurer des années et des années, et sûrement ma mère l'ignorait autant que moi, car, l'eût-elle deviné, elle m'eût gardé près d'elle; mais peut-être déjà mon père le savait-il...
A l'école, nous gagnions nos places, filles et garçons mêlés, réconciliés, et, sitôt assis, nous étions tout oreille, tout immobilité, si bien que le maître donnait ses leçons dans un silence impressionnant. Et il eût fait beau voir que nous eussions bougé! Notre maître était comme du vif-argent; il ne demeurait pas en place; il était ici, il était là, il était partout à la fois: et sa volubilité eût étourdi des élèves moins attentifs que nous. Mais nous étions extraordinairement attentifs, et nous l'étions sans nous forcer: pour tous, quelques jeunes que nous fussions, l'étude était chose sérieuse, passionnante; nous n'apprenions rien qui ne fût étrange, inattendu et comme venu d'une autre planète; nous ne nous lassions jamais d'écouter.

Camara Laye, L'enfant noir, Editions Plon.

5-Le maître avait parlé de moi !...

Moi qui croyais passer inaperçu parmi la cinquantaine de camarades qui formaient la classe, voilà qu’il se rendait compte de mon travail, qu’il me connaissait particulièrement, qu’il connaissait mon père ! Certainement, il aimait les bons et détestait les mauvais. Pourtant il n’y avait aucun indice visible qui montrât qu’il nous différenciait. J’avais beau réfléchir, je ne trouvais pas. Tant pis, il fallait se rendre à l’évidence. Il avait dit à mon père que j’étais un mauvais élève…Mon père pensait m’avoir fait de la peine par le ton sévère qu’il avait pris. Au fond, j’étais presque heureux de constater qu’il s’intéressait à ce que je faisais, qu’il était peiné de me voir parmi les traînards et qu’il partageait cette peine avec le maître. Cette petite réprimande me fit prendre mon rôle au sérieux. J’exagérai mon importance. En réalité, mon père était plus fâché de ma flânerie que de ma mauvaise place à l’école.

MOULOUD FERAOUN, Le Fils du pauvre, Edition du Seuil.

6-Identité

La question identitaire est en effet au coeur de mon écriture, bien que le terme soit un peu éculé et que je l'utilise avec réticence. L'identité n'est pas à appréhendé comme une entité immuable et définitive qu'on chercherait à atteindre. Ni même comme un retour à une origine mythifiée. Ce serait plutôt une construction incessante et mouvante dans laquelle on cherche un équilibre. Je ne me demande pas qui je suis, et je ne me sens pas tiraillée entre deux pays. Je revendique mon appartenance et mon attachement aux deux, même si j'admets que mes rapports avec l'Algérie sont pétris de nostalgie, de mythes et de fantasmes. Mais j'éprouve une sorte de ressentiment d'avoir été privée de mon histoire, de ma langue, de mes racines. L'émigration est la conséquence de l'histoire coloniale et donc ma naissance, le mode de vie qui m'a été donné sont aussi le résultat de cette histoire. J'ai toujours voulu combattre les circonstances qui entouraient mon existence pour avoir le sentiment de maîtriser le cours des choses. Je refusais d'être le jouet de l'histoire avec sa "grande hache", comme dit Perec. C'est pourquoi j'ai choisi de quitter la France comme pour réparer cet outrage. Cela m'a donné un sentiment inoui de toute-puissance. Et de fierté. Quand on est issu de l'émigartion post-coloniale en France, la fierté est un sentiment qui vaut de l'or.
L'Algérie , mi-réelle, mi-fantasmée, c'est aussi et surtout un formidable sujet littéraire qui me permet, tout en vivant loin d'elle, de continuer à lui appartenir, à vivre en elle. Et à écrire des histoires qui me donnent le sentiment de décider de la marche des événements.

KELTOUM STAALI, écrivaine, Le Soir d'Algérie du lundi 31 août 2015.


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